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11 JUIN 2014 L'effet miroir

Tho-Radia : l'histoire d'une gamme au-delà de la cosmétique

Tous ceux qui s'intéressent à l'univers de la cosmétique ont déjà vu cette image emblématique : le visage d'une blonde platine typique des années 1930 illuminé par un pot de crème ouvert. Mille fois déclinée sur des affichettes, encarts et autres livrets publicitaires, cette jeune femme fut, dans les Années folles, l'égérie d'une étonnante gamme de cosmétiques à base de thorium et de radium baptisée "Tho-Radia".

Par Cécile Raynal et Thierry Lefebvre
Cécile Raynal est docteur en pharmacie, membre de l'Académie Internationale d'Histoire de la Pharmacie.
Thierry Lefebvre est maître de conférences à l'Université Paris Diderot et directeur de la Revue d'histoire de la pharmacie.

Pour comprendre comment des éléments radioactifs ont pu être incorporés dans des crèmes de beauté en toute impunité, il est indispensable de rappeler le contexte historique et législatif permissif de cette époque.

L'invasion du Radium

Après la découverte de la radioactivité en 1896 par Henri Becquerel, deux jeunes chercheurs de son laboratoire, Pierre et Marie Curie, entreprennent des recherches systématiques sur les minéraux dont ils disposent au Muséum national d'histoire naturelle de Paris. Leur ténacité s'avère fructueuse : en 1898, ils découvrent un nouvel élément radioactif qu'ils baptisent "radium". Dans une usine de Nogent-sur-Marne mise spécialement à leur disposition par un industriel de la pharmacie, les deux savants traitent des tonnes de minerais pour obtenir quelques grammes de la précieuse substance.

En 1901, Henri Becquerel met un peu de ce radium dans un tube, qu'il place dans la poche interne de son veston pour de se rendre à une conférence. Quelques heures plus tard, il ressent une brûlure cutanée. Observateur avisé, il comprend que la substance chimique a provoqué une réaction sur son organisme.

Plusieurs médecins et biologistes répètent alors l'expérience et s'intéressent à l'action du nouvel élément sur les organismes vivants. L'idée d'introduire du radium dans la thérapeutique naît dans la foulée et plusieurs expérimentations en milieu hospitalier sont tentées sur des cancers cutanés. Le radium est placé dans des tubes métalliques (dits "tubes de Dominici"), ou est parfois collé sur des toiles pour être appliqué localement sur des lésions cutanées. Quelques médecins pratiquent alors ce qu'ils appellent la "radiumthérapie".
Une théorie fait florès à l'époque : le radium provoquerait des effets nécrosants à dose pondérable, tandis qu'à très faible dose il serait excitant.

Un pharmacien proche des Curie, Alexandre Jaboin, explore cette seconde hypothèse. Dans les années 1910, il met au point une méthode qui recourt au radium à doses infinitésimales. Il la nomme "micro-radiumthérapie", puis "micro-curiethérapie". Cette nouvelle technique thérapeutique, "stimulante des fonctions cellulaires", est plus intéressante que la première d'un point de vue financier, car les quantités de radium nécessaires sont moindres, donc moins coûteuses. Avant la Première Guerre mondiale, seul un petit nombre de laboratoires pharmaceutiques mettent au point des spécialités radioactives. Les traitements restent donc confidentiels et, même si quelques savants ont conscience de la toxicité du principe actif, le législateur ne voit pas l'urgence de légiférer pour quelques cas particuliers. Après la guerre, ces produits vont en revanche se multiplier.

Une société belge, l'Union Minière du Haut-Katanga, a en effet découvert un gisement riche en radium. Elle l'exploite et, à partir de 1923, elle commence à répondre à la demande mondiale pour un prix de moitié inférieur à celui de ses concurrents ! Au milieu des années 1920, les médicaments à base de radium déferlent sur le marché à des prix abordables, les laboratoires pharmaceutiques prétendant "mettre la thérapeutique à portée de tous". Non seulement la pharmacopée succombe à cette "course au radium", mais, sous des prétextes divers, toutes les autres industries l'imitent. Le "tout-au-radium" fait son apparition (rasoir, vêtements, etc.).

La cosmétique est également concernée : n'importe quel fabricant de crème peut se procurer à peu de frais quelques microgrammes de radium et l'incorporer dans ses préparations.

L'allégation de radioactivité ne suffit cependant plus : les produits doivent être certifiés ! La concurrence entre les fabricants se joue au niveau de cette certification, établie par un laboratoire officiel habilité à réaliser les mesures de radioactivité. Ceux-ci ne sont pas nombreux : en France, seul le laboratoire Curie peut établir ce certificat de mesure. Plusieurs sociétés le sollicitent mais Marie Curie refuse de se laisser instrumentaliser. Certaines industries se tournent donc vers d'autres organismes plus ou moins habilités ; d'autres ne fournissent que des allégations de passage par un organisme officiel. Le cas de Tho-Radia est quant à lui plus particulier : c'est une crème de beauté à base de produits radioactifs mise au point par un pharmacien.

Tho-Radia

La crème Tho-Radia est à la frontière du curatif et du confort cutané ; ses publicités revendiquent cet argument commercial dans la formule : "Embellissante parce que curative". Le pharmacien parisien Alexis Moussalli, à l'origine de la gamme, est un spécialiste des terres rares ; il a déjà mis au point notamment des ovules gynécologiques à base de thorium et de néodyme pour le compte des laboratoires Millot. Sa rencontre avec un certain docteur Alfred Curie (médecin fortuitement homonyme des savants) est déterminante pour la suite de ses affaires.

Le pharmacien élabore alors un mélange de chlorure de thorium (0,50 g), bromure de radium (0,25 microg) et excipients (baume du Pérou, oxyde de titane, stéarine saponifiée neutralisée), qu'il baptise "crème Tho-Radia". Le 29 novembre 1932, Alfred Curie se contente de déposer le nom de marque au greffe du tribunal de commerce de la Seine et autorise l'utilisation de son patronyme pour vanter la crème Tho-Radia, soit-disant conçue "selon la formule du Dr Alfred Curie". Toutefois, les compères ne disposent pas des fonds nécessaires à la promotion de leur invention. Ils font donc appel à la SECOR (une société à capitaux suisses) qui se charge de mener une campagne publicitaire massive et se rémunère sur les ventes. Celles-ci ont lieu exclusivement en pharmacie, afin de conférer une garantie scientifique et thérapeutique au nouveau cosmétique, comme l'explique un encart publicitaire de 1933 : "La signature du pharmacien sur un produit de beauté constitue une garantie indiscutable quant au respect de la formule et à la valeur thérapeutique des substances employées. D'autre part, le pharmacien seul a le droit de vendre une crème de beauté dont les propriétés médicales font une véritable spécialité pharmaceutique". Le succès est au rendez-vous.

Après bien des péripéties pendant la Seconde Guerre mondiale, la marque Tho-Radia survit jusqu'au milieu des années 1960 car ses créateurs sauront se conformer aux contraintes de toute nature avec habileté, en particulier lors de la réglementation des produits radioactifs.

La réglementation tardive du radium

La prolifération des produits radioactifs dans les années 1920-1930 a pour effet d'entraîner des études de toxicité. Le 1er janvier 1931, une loi reconnaît comme maladie professionnelle les intoxications causées par les rayons X et les substances radioactives. Au milieu des années 1930, le danger lié au radium commence à pénétrer la conscience collective. Le scandale des "radium-girls" (ouvrières de peinture au radium victimes de nécroses maxillaires à force d'appointer leur pinceau à la bouche), puis le décès du millionnaire Eben Byers en 1930 (après une intoxication au Radithor) y sont pour beaucoup.

Les autorités françaises se préoccupent enfin de légiférer sur la question à l'initiative du physicien Jean Perrin. Le processus aboutit le 9 novembre 1937 : les radioéléments de la série de l'uranium, du radium, de l'actinium, du thorium et leurs sels, à l'exclusion des eaux et boues naturellement radioactives sont classés "toxiques". Cette inscription au "tableau A" a pour conséquences :
• de les faire entrer dans le monopole pharmaceutique ;
• d'obliger les fabricants à apposer la mention "Poison" sur l'emballage des produits qui en contiennent (ce qui n'est pas du meilleur effet commercial !) ;
• de tenir un registre spécial ;
• de délivrer le produit uniquement sur présentation d'une prescription médicale.

Ces contraintes deviennent trop lourdes pour une majorité de fabricants qui réagissent selon trois cas de figure. Ceux qui n'appartiennent pas au milieu pharmaceutique abandonnent purement et simplement l'exploitation de ces produits : exit donc les crèmes de beauté des parfumeurs. Parmi les laboratoires pharmaceutiques, un petit nombre respecte ces mesures et continue à commercialiser discrètement quelques médicaments radioactifs. Troisième cas : le fabricant retire les substances radioactives de ses produits tout en conservant le même nom de marque. La notoriété acquise au fil des ans constitue dès lors la seule garantie.

C'est cette dernière solution que choisirent Alexis Moussalli et la SECOR pour continuer à commercialiser les produits Tho-Radia ; si tant est qu'ils aient réellement contenu du thorium et du radium, ce qui n'est pas formellement démontré !

Pour en savoir plus
• Thierry Lefebvre, Cécile Raynal, Les métamorphoses de Tho-Radia : Paris-Vichy, Éditions Glyphe, Paris, 2013, 210 p.
• Thierry Lefebvre, Cécile Raynal, De l'Institut Pasteur à Radio Luxembourg l'histoire étonnante de Tho-Radia, Rev. Hist. Pharm. N°335, 3e trim. 2002, p. 461-480.
• Thierry Lefebvre, Cécile Raynal, Le Mystère Tho-Radia, La Revue du Praticien, Vol. 57, 30 avril 2007, p. 922-925.
• Cécile Raynal, Thierry Lefebvre, Du Radium dans les pharmacies ! Première partie : les usages pharmaceutiques du radium avant la Première Guerre mondiale, Rev. Hist. Pharm. N°372, 4e trim. 2011, p. 431-446.
• Cécile Raynal, Thierry Lefebvre, Du Radium dans les pharmacies ! Seconde partie : les usages pharmaceutiques du radium entre les deux guerres, Rev. Hist. Pharm. N°373, 1er trim. 2012, p. 73-86.
• Thierry Lefebvre, Cécile Raynal, Les dessous de la gamme cosmétique Tho-Radia, Pour la Science, n°434, décembre 2013, p. 70-73.
• Émission France Culture, La Marche des Sciences, par Aurélie Luneau. Tho-Radia, aventures et mésaventures d'une crème miracle, 24 octobre 2013, 14H. 54 minutes.

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